Les pathologies du grand pectoral sont des blessures très connues et redoutées par les pratiquants réguliers de musculation, leurs coachs et leurs préparateurs physiques. Ils ont acquis une connaissance empirique de l’anatomie et de la biomécanique de ce muscle et une expérience de la gestion de ces lésions dans le cadre de leur pratique, très souvent sans consulter un médecin ou un kiné. Parallèlement, très peu de professionnels de santé connaissent ces pathologies spécifiques qui sont peu ou mal enseignées. Il semble donc parfois exister un monde d’incompréhension et une communication difficile entre le monde médical et les assidus du fitness et de la musculation. Nous avons donc souhaité échanger de façon ouverte avec un professionnel reconnu dans le domaine de la musculation et de la force athlétique.
Nicolas Piémont est diplômé fédéral en haltérophilie, force athlétique, musculation et diététique. Il est auteur de nombreux ouvrages de référence dans le domaine de la préparation physique et de la musculation.
En gras : questions posées par le centre du grand pectoral (CGP) à Nicolas Piémont (NP)
En caractères normaux : réponse de NP
En italique commentaires du CGP
CGP : Que pensez vous de la description anatomique d’un faisceau claviculaire qui pourrait être considéré comme un faisceau deltoïdien supplémentaire ?
NP : Ce n’est pas surprenant car nous le faisons travailler de façon indépendante de la portion sternale sur des mouvements d’élévation antérieure et d’abduction en élévation antérieure. En fonction de la position de l’épaule, il va avoir des fonctions ou un recrutement différent mais il semble avoir très peu de fonction d’adduction qui est le rôle principal du reste du grand pectoral
CGP : Quel est votre expérience des blessures du grand pectoral ?
NP : Il s’agit d’une pathologie qui concerne essentiellement le développé couché et qui fait partie des blessures que l’on connait et redoute.
Il y a en pratique deux grand types de blessures :
Les ruptures du tendon qui entraine une rétraction spectaculaire et immédiate du muscle.
Les lésions partielles dans le muscle ou le pratiquant va ressentir une sensation de déchirure plus ou moins importante dans son corps musculaire, cela va s’accompagner d’une douleur modérée et parfois d’un petit hématome musculaire les jours suivant.
CGP : cette expérience correspond assez bien à notre classification des lésions qui fait la différence entre les ruptures tendineuse et les lésions musculaires conjonctives intra musculaires
CGP : comment gérez-vous ces blessures à votre niveau ?
NP : Les rupture du tendon, très rares, sont adressés vers leur médecin car elles nécessitent souvent d’être opérés pour retrouver toute la force
Les lésions musculaires sont beaucoup plus fréquentes et on a l’habitude de les gérer fonctionnellement en leur faisant reprendre une activité rapidement mais de façon très progressive. On peut par exemple recommencer à leur faire faire un mouvement de développé couché après quelques jours mais avec une barre à vide. Pour ma part, j’apprécie particulièrement le travail au TRX, ou en appui dorsal sur swiss ball, un medecine ball ou un haltère léger dans la main. Je privilégie les mouvements de faible à très faible intensités, notamment ceux explorant le cône de sustentation de l’épaule.
CGP : Les ruptures tendineuses sont effectivement dans la majorité des cas chirurgicales. En ce qui concerne les lésions musculaires, elles évoluent probablement favorablement dans la majorité des cas, cependant notre expérience de ces blessures est limitée car il semble que les patients consultent peu pour ces motifs et gèrent eux-mêmes leur pathologie. Cela correspond d’ailleurs parfaitement à ce que Nicolas Piémont nous a expliqué. Il est intéressant de voir que les habitudes de prise en charge de ce ces blessures correspondent en grande partie au concepts actuels de kinésithérapie : peu ou pas d’immobilisation, mobilisation précoce et remise en charge progressive avec possibilité de travail excentrique rapide.
Comment évoluent ces blessures et la reprise se fait-elle au même niveau ?
NP : En ce qui concerne les ruptures tendineuses, on sait que la reprise au même niveau est impossible sans opération car elles provoquent une perte importante de force et la récupération est insuffisante pour des pratiques intensives de force et de musculation.
En ce qui concerne les lésions musculaires, l’évolution et les délais de reprise sont variables. Il faut compter au minimum 6 à 8 semaines, parfois plus. Normalement la récupération est complète mais à terme il peut persister chez certains un manque de force non négligeable. Cela va souvent nécessiter une adaptation de la technique ou des méthodes d’entrainement en modifiant les exercices, les volumes, l’écartement des mains, la flexion des coudes…
CGP : Il n’y pas de discussion sur l’indication chirurgicale des ruptures complètes distales du tendon du grand pectoral. Le tendon déchiré se retracte comme un élastique et il va exister un gap de 3 à 4 cm entre les deux extrémités rompues. Le corps va cicatriser en recréant une structure tendineuse mais est incapable de recréer la tension initiale du tendon nécessaire à la transmission optimale de la force.
En ce qui concerne les lésions musculaires, plus elles sont médiales dans le muscle et loin de l’insertion du tendon sur l’humérus plus elles vont être bénignes. Plus elles sont latérales et proches de l’insertion, plus elles vont être graves et concerner un volume musculaire important. Dans la grande majorité des cas, leur traitement va être fonctionnel ; cependant, dans le cas des lésions musculaires très proches du tendon et très étendues, il est possible d’envisager de réaliser une intervention chirurgicale. Cependant dans l’état actuel des connaissances sur ces lésions, nous n’avons pas la certitude que la réparation de ces lésions musculaires étendues soit réalisable techniquement et/ ou utile sur le plan fonctionnel. Ces cas « borderline » nécessitent une évaluation anatomique précise et une réflexion avec le patient avant d’envisager une intervention.
CGP : Dans votre expérience, quelles sont les problématiques techniques qui peuvent expliquer les ruptures du tendon du grand pectoral ?
NP : Sur le mouvement le plus pourvoyeur de blessures, le développé couché, il faut contrôler plusieurs choses : l’abduction des épaules (coudes plus ou moins écartés du buste) et l’extension des épaules en fin de mouvement (axe du bras en avant, au niveau ou en arrière du buste). Plus les coudes sont écartés et plus les bras sont en extension, plus le grand pectoral est étiré avec une contraction excentrique maximale. Le degré de rotation des épaules qui sont naturellement sur le mouvement de développé couché en rotation interne semble peut rentrer en compte dans le mécanisme lésionnel.
D’autres éléments sont fondamentaux pour un bon transfert de force et limiter le travail sur le grand pectoral : le gainage parfait du tronc, la stabilisation des omoplates (l’adduction des omoplates doit être la plus importante et stable possible) et la position des cuisses et des appuis pour une poussée optimale.
Sur les dips, qui sont de plus en plus pourvoyeurs de blessures avec le développement des streetwork out et du cross fit, la problématique technique est tout aussi importante. Il est probable que les lésions soient provoquées par un excès d’extension (bras trop en arrière) dans un contexte de préparation physique ou d’entrainement insuffisant. Contrairement à la musculation ou la technique est précise et ou les pratiquants sont sensibilisés aux pathologies des épaules, certaines disciplines manquent probablement de culture et d’une analyse optimale mécanique du mouvement
CGP : cette problématique de technopathies de la musculation est typiquement très mal connue des professionnels de la santé et non pratiquants de la musculation. Il est pourtant fondamental à notre avis d’optimiser la technique du mouvement dans le cadre de la prévention des blessures mais aussi en post blessures ou post opération. La connaissance du grand pectoral acquise dans le cadre de la musculation doit permettre de réfléchir à la traumatologie de nouvelles disciplines émergentes. Par ailleurs nous avons remarqué que les blessures liées au DIPS étaient différentes des lésions classiques du développé couché avec lésions anatomiques souvent partielles, complexes et possiblement plus difficiles à réparer chirurgicalement. Mais nous n’avons pas assez d’expérience pour être affirmatif sur ce sujet
Des volumes ou des charges d’entrainements trop importants peuvent-il expliquer les blessures du grand pectoral ?
NP : Oui probablement mais en pratique il est possible de s’entrainer jusqu’à 3 ou 4 fois par semaines au développé couché en respectant certains principes. Il est cependant difficile d’exposer toute une méthodologie de travail en quelques ligne.
L’usage de stéroïdes anabolisants est-il souvent en cause dans les ruptures du grand pectoral ?
NP : Les stéroïdes anabolisants permettent une prise de masse musculaire beaucoup plus rapide et d’augmenter de façon importante la charge de travail.
Les tendons du pratiquant consommateur de stéroïdes n’ont donc pas le temps de s’adapter au travail demandé, la récupération est insuffisante et les signaux de douleurs musculaires ou de fatigue que le corps humain utilise pour contrôler l’activité sont brouillés. Il y a donc un important sur-risque de blessure tendineuse et en particulier du grand pectoral.
CGP : les stéroïdes anabolisants ont été identifiés comme un facteur de risque important des ruptures du grand pectoral. Cependant elles peuvent se produire même chez des non-consommateurs. Les chirurgiens décrivent volontiers lors des interventions chirurgicales chez des consommateurs de stéroïdes une qualité musculaire et tendineuse « différente » et de moins bonne qualité rendant souvent la réussite de l’opération plus aléatoire.
Nous remercions Nicolas Piémont pour sa disponibilité et ce retour d’expérience de professionnel indispensable pour faire évoluer notre connaissance sur la pathologie du grand pectoral.